Pourquoi couvrait-on les miroirs après un décès ?
Dans certaines maisons, lorsqu’une personne mourait, un geste étrange précédait parfois la veillée funèbre : on recouvrait les miroirs.
Un drap, une étoffe ou un voile venait faire disparaître les reflets.
Aujourd’hui, cette coutume peut nous sembler mystérieuse. Pourtant, elle s’inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste de rites et de croyances entourant autrefois la mort.
En Bretagne notamment, le décès ne concernait pas seulement celui qui venait de disparaître. Pendant quelques heures ou quelques jours, toute la maison semblait entrer en deuil avec lui.
Et derrière certains de ces gestes se dessinait une question qui traverse les siècles :
que devient l’âme lorsqu’elle quitte le corps ?
Vous pouvez découvrir ci-dessous ma courte vidéo consacrée à cette ancienne coutume.
Quand la maison elle-même entrait en deuil
Nos ancêtres ne vivaient pas nécessairement la mort comme nous la vivons aujourd’hui.
Le défunt restait souvent quelque temps dans la maison. Parents, voisins et connaissances venaient participer à la veillée. Des gestes précis accompagnaient ce moment particulier.
En Bretagne, les enquêtes folkloriques réalisées notamment à la fin du XIXe siècle montrent à quel point les croyances entourant la mort étaient nombreuses.
Anatole Le Braz en a recueilli une quantité considérable dans La Légende de la mort en Basse-Bretagne, publiée en 1893. Il y consacre notamment un chapitre aux veillées funèbres, au départ de l’âme et aux précautions entourant le défunt.
Certaines prescriptions peuvent aujourd’hui surprendre. On pouvait par exemple éviter de balayer la maison tant que le corps ne l’avait pas quittée, par crainte symbolique de chasser avec la poussière l’âme du défunt.
Ce détail est révélateur : la mort transformait temporairement les règles ordinaires de la maison.
Le miroir pouvait lui aussi devenir un objet particulier.
Pourquoi cacher le reflet ?
Un miroir n’est, matériellement, qu’une surface réfléchissante.
Symboliquement, c’est beaucoup plus compliqué.
Il reproduit notre monde avec une extraordinaire fidélité, tout en nous en montrant un autre dans lequel nous ne pouvons jamais entrer.
Notre double y apparaît.
Il bouge avec nous.
Il disparaît lorsque nous nous éloignons.
Il n’est donc guère étonnant que les hommes aient associé le miroir, selon les époques et les cultures, à l’identité, au double, à l’âme ou encore à une frontière entre deux mondes.
Dans le folklore breton recueilli par Le Braz, le reflet lui-même peut prendre une dimension inquiétante : son œuvre rapporte notamment des récits dans lesquels le miroir devient le lieu d’une apparition liée à la mort.
À partir de là, plusieurs croyances ont pu se développer autour du miroir au moment d’un décès.
L’âme pouvait-elle rester prisonnière du miroir ?
C’est probablement l’une des explications les plus fascinantes qui nous soient parvenues.
Dans différentes traditions populaires, on a prêté au miroir la capacité de retenir un reflet, un double et, par extension symbolique, parfois une âme.
D’où l’idée que lorsqu’une personne venait de mourir, mieux valait dissimuler les miroirs de la maison.
Certaines interprétations populaires évoquent la peur que l’âme du défunt s’y attarde, que son image apparaisse dans la glace ou que le miroir constitue une sorte de passage entre le monde des vivants et celui des morts.
Il faut cependant être prudent : nous sommes ici dans le domaine des croyances et du folklore, pas dans celui d’un phénomène établi.
Et il n’existe pas nécessairement une explication unique à une coutume transmise pendant des générations.
C’est justement ce qui la rend passionnante.
En Bretagne, les morts ne disparaissaient pas immédiatement du monde des vivants
Cette conception apparaît très fortement dans les traditions recueillies en Bretagne.
Chez Anatole Le Braz, l’âme peut demeurer au voisinage du corps et de nombreux récits concernent les relations entre vivants et défunts. Son ouvrage rassemble des croyances relatives aux intersignes annonçant la mort, à l’Ankou, aux veillées, au départ de l’âme, aux revenants et à l’anaon, le peuple des âmes des morts. Wikisource
Ce ne sont donc pas seulement des « histoires de fantômes ».
Elles témoignent d’une manière ancienne de concevoir le monde dans laquelle la frontière entre les morts et les vivants pouvait paraître beaucoup moins infranchissable qu’elle ne l’est pour nous.
Même la maison conservait un rôle dans cette relation. Dans certaines régions bretonnes, on laissait par exemple du feu sous la cendre au cas où un défunt reviendrait dans son ancienne demeure.
Quand le geste survit à la croyance
C’est peut-être la partie qui me fascine le plus.
Une croyance peut disparaître alors que le geste demeure.
Une grand-mère couvre un miroir parce qu’elle a toujours vu sa propre mère le faire.
Une pendule est arrêtée.
Une fenêtre est ouverte.
Une bougie reste allumée.
Et lorsque l’enfant demande :
« Pourquoi fait-on cela ? »
la réponse devient parfois simplement :
« Parce qu’on a toujours fait comme ça. »
La croyance originelle s’est effacée.
Mais le geste a traversé les générations.
Et il suffit parfois d’une conversation, d’un souvenir familial ou d’une vieille photographie pour qu’il réapparaisse.
Les légendes sont aussi une mémoire
C’est l’une des raisons pour lesquelles les croyances et traditions anciennes occupent une place importante dans mon travail d’auteure.
Je ne les considère pas seulement comme des histoires étranges venues du passé.
Elles nous parlent des hommes et des femmes qui les ont transmises.
De leurs peurs.
De leur rapport à la mort.
De ce qu’ils ne pouvaient expliquer.
Et peut-être aussi de leur besoin de maintenir un lien avec ceux qui venaient de disparaître.
C’est également ce que montre le travail d’Anatole Le Braz. Ses récits, recueillis notamment dans le Trégor, le Goëlo et le Quimperrois, sont inséparables des croyances, traditions et usages des personnes qui les racontaient.
Une légende n’est donc pas nécessairement seulement une histoire que l’on raconte.
Elle peut être la trace laissée par une manière ancienne de regarder le monde.
Et dans votre famille ?
Peut-être avez-vous connu vous-même l’une de ces traditions.
Lorsque quelqu’un mourait, couvrait-on les miroirs ?
Arrêtait-on les pendules ?
Ouvrait-on une fenêtre ?
Laissait-on brûler une bougie ?
Ou existait-il dans votre famille un autre geste dont personne ne vous a jamais vraiment expliqué l’origine ?
Racontez-le en commentaire.
Ces petits souvenirs familiaux, transmis parfois presque machinalement, constituent eux aussi une part de notre patrimoine.
Et certaines traditions ne survivent peut-être que parce qu’un jour, quelqu’un prend encore le temps de les raconter.
Garance Landry
Auteure de thrillers surnaturels et de romans de l’invisible
J’écris ce qu’on refuse de regarder.

